Les tonneliers de La Morlachère

Au tournant des XIXème et XXème siècles, La Morlachère constituait un écart du village du Chêne. Ce hameau composé d'une dizaine d'habitations, serrées les unes contre les autres, dominait la Sèvre à une petite centaine de mètres de l'entrée sud du village. Parmi les soixante-huit hommes du Chêne mobilisés entre 1914 et 1918, seize ne sont jamais revenus, dont deux de La Morlachère.

 

Alexandre Ollivier, le plus âgé, y était né en 1881. Très tôt, ce fils unique avait accompagné son père, au long de ses « journées » sur les terres des uns ou des autres, et, quand il quitta les bancs de l'école, il devint « jardinier » à son tour. Il n'échappa aux horizons limités de sa modeste condition que pendant les trois années de son service militaire. De 1902 à 1905, Alexandre avait en effet brillamment accompli son temps au 102ème Régiment d'Infanterie, à Chartres, et en était revenu avec le grade de sergent-major.

 

Ce beau parcours lui avait sans doute donné un brin d'assurance et d'ambition, si bien qu'à l'approche de la trentaine, il avait abandonné la fourche et la bêche pour la « colombe » et la batissoire. Il faut dire qu'il y avait déjà un tonnelier dans la famille. Ferdinand Bahuaud, son oncle maternel, installé à La Barbinière, n'était peut-être pas étranger à cette vocation tardive. En tout cas, cette « reconversion » alla de pair avec son mariage. En 1909, Alexandre épousa une fille de La Denillère, Magdeleine Nicolon, qui lui donna bientôt deux enfants : Alexandre et Magdeleine, comme de juste, le premier en 1910, la seconde en 1912...

 

 

Le deuxième tonnelier de La Morlachère, quant à lui, était originaire de Haute-Goulaine où il était né en 1887. Eugène Lemerle était arrivé sur les bords de la Sèvre, avec ses parents et sa sœur, autour de 1903. Apprenti puis compagnon tonnelier, il travaillait au bourg de Vertou, chez Jean-Baptiste Nicolon, le négociant en vins du bas de la Grand'Rue. Reconnu « soutien de famille », il fit un service militaire raccourci à deux ans au 64ème Régiment d'Infanterie caserné à Ancenis. Il en revint sergent. Deux ans plus tard, en novembre 1912, Eugène épousa une "jeunesse" de Saint Julien de Concelles, Berthe Mariot, seulement âgée de 18 ans. En 1914, elle lui donna un fils, prénommé Eugène, comme de bien entendu. Et puis la guerre éclata...

 

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La Morlachère : le tilleul de la Paix planté en novembre 1918,
une bouteille de muscadet à son pied...
 
 

Rappelés tous les deux le 3 août 1914 au 64ème R.I., Alexandre et Eugène ont sans doute voyagé ensemble jusqu'à Ancenis. Puis le sergent-major Ollivier et le sergent Lemerle ont rejoint leurs compagnies respectives et ont embarqué vers le front deux jours plus tard. Ensuite ils ont connu le baptême du feu à Maissin, en Belgique, pendant la bataille des Frontières, puis le repli jusqu'en Champagne, la bataille de la Marne, au cours de laquelle Eugène a été blessé par éclats d'obus à l'épaule et à la nuque, la course à la mer, le début de la guerre des tranchées, à l'automne 14, avec les furieux combats de La Boisselle, dans la Somme, puis devant Hébuterne au printemps 1915. Même s'ils combattaient dans le même régiment, rien ne dit que les deux tonneliers de La Morlachère aient pu se rencontrer souvent : un régiment d'infanterie comptait alors plus de 3000 hommes et, à moins de servir dans la même compagnie, la probabilité de se retrouver entre « pays » était bien faible...

 

A l'automne 1915, le 64ème participe à la seconde bataille de Champagne puis reste sur ce secteur. Le 23 janvier 1916, Eugène y est promu adjudant. Début juin, le régiment prend la direction de Verdun où la bataille fait rage depuis déjà plusieurs mois. Notre sous-officier va s'y illustrer au point de mériter la Croix de Guerre avec Etoile de bronze et une citation à l'ordre de la brigade : « Modèle de sang froid et d'énergie, s'est conduit vaillamment à l'attaque du 21 juin en maintenant ses hommes à leur poste de combat sous un feu d'une extrême violence »...

 

Après un mois de repos près de Bar-le-Duc, le 64ème reprend la direction de Verdun et le secteur des Hauts de Meuse. En septembre, de longues journées de pluie incessante rendent les conditions de vie et les déplacements de plus en plus difficiles. Dans la nuit du 20 au 21, le convoi de ravitaillement que commande Alexandre et qui chemine péniblement vers la première ligne, dans l'obscurité et dans la boue, est soudain soumis à un violent bombardement. Le sergent-major Ollivier n'y survivra pas... C'est à titre posthume qu'il sera décoré de la Croix de Guerre avec Etoile d'argent et cité, quelques jours plus tard, à l'ordre de la division en ces termes : « Excellent gradé, au front depuis août 1914, homme de devoir, était un auxiliaire précieux pour le commandant de la compagnie. A été mortellement blessé en assurant le ravitaillement de la 1ère compagnie le 21 septembre 1916 à La Laufée »...

 

Combien de temps plus tard Eugène Lemerle apprendra-t-il la mort de son collègue et voisin ? Pour lui, en tout cas, la guerre continue. Le 64ème quitte Verdun en février 1917 et, après quelques semaines de repos, prend la direction du front de l'Aisne. C'est là, à quelques kilomètres de Saint Quentin, que, dans la soirée du 18 juillet, un tir de barrage soudain et violent surprend les hommes du 64ème. L'adjudant Lemerle est grièvement blessé par éclats d'obus : broiement de l'épaule gauche, plaie à l'abdomen... Il est transporté à l'ambulance 5/59 de Cugny mais y meurt deux jours plus tard, le 20 juillet 1917...

 

Ainsi, sur les trois hommes de La Morlachère mobilisés pendant la Grande Guerre, deux sont Morts pour la France à moins d'un an d'intervalle. On raconte que pour célébrer l'Armistice, on aurait planté sur le commun du hameau, le 11 novembre 1918, le majestueux tilleul que l'on peut encore admirer de nos jours. Cet "arbre de la paix" portait une inscription commémorative que les Allemands auraient fait disparaître en 1940. Les veuves et les orphelins de nos deux tonneliers ont-ils assisté à la plantation de cet arbre aujourd'hui remarquable ? En 1926, Magdeleine Olivier et ses enfants vivaient toujours à La Morlachère tandis que Berthe Lemerle et son fils habitaient, depuis la fin de la guerre, l'un des cafés donnant sur la place du Chêne.

 

Cafe lemerle

"Aux Amis Réunis", E. Lemerle, Débitant : l'ancien café Bureau

repris par Berthe Lemerle au lendemain de la Grande Guerre.

 

Mis en ligne en décembre 2016

 

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