Veuve de guerre
( © P. AMELINE Toute reproduction interdite sans l'autorisation écrite de l'auteur )
« Quand Le Chêne était encore un village », dans les années 1960, nombreux étaient les anciens qui avaient vécu les misères des deux guerres mondiales. Certains, habitant le village depuis « toujours », en avaient hérité une aura qui inspirait aux plus jeunes un respect quasi religieux. Il s'agissait d'hommes ou de femmes, de tous milieux, que le destin avait souvent malmenés mais qui gardaient une place reconnue dans une société villageoise fondée sur des liens de famille et de voisinage aussi solides que nombreux.
Marie Visonneau, née Moriceau, en faisait partie. Cette solide femme de la campagne, calme et réservée, habitait alors une petite maison au bout du chemin des Grandes Ouches. Elle était restée, à 70 ans passés, quelqu'un sur qui on pouvait compter dans les bons comme dans les mauvais moments. Excellente cuisinière, on venait la chercher lorsqu'un repas de fête s'annonçait. Combien de baptêmes, de communions, de mariages n'a-t-elle pas honorés de ses talents ? Son beurre blanc, son gâteau de Savoie ou sa crème anglaise étaient particulièrement appréciés ! On n'hésitait pas non plus à lui confier un petit enfant ou un malade à garder lorsque les relais habituels venaient à faire défaut. Serviable en toute circonstance, c'est elle que l'on venait aussi trouver pour faire la toilette des morts... Il faut dire que le malheur ne l'avait pas épargnée...
Née en 1888 à la Carcauderie, en Château-Thébaud, de parents agriculteurs originaires de la Penthière et de la Bauche-Malo, Marie Louise Moriceau avait épousé, à l'âge de 23 ans, Edouard Donatien Visonneau, le fils d'un marin et d'une blanchisseuse du Chêne. Ils avaient eu un fils, Francis, en décembre 1912, puis une fille, Jeanne, en avril 1914. Malheureusement, Edouard tomba au Champ d'Honneur au premier jour de la bataille de la Somme, le 1er juillet 1916...
Lorsqu'à la fin de 1918 et tout au long de l'année 1919 des soldats américains cantonnèrent au Chêne1, chez l'habitant, c'est une jeune « veuve de guerre2 » chargée de deux petits enfants de 6 et 4 ans qu'ils côtoyèrent. Les Sammies, sans doute touchés par sa situation et l'activité incessante qu'elle déployait pour assurer, tant bien que mal, la subsistance de sa petite famille, l'affublèrent d'un surnom qu'elle porta le restant de ses jours, bien que personne, au Chêne, n'en comprenait sans doute ni le sens ni l'origine ! On l'appelait « la mère [ bœzi ] »...
Beaucoup plus tard, à mesure que la connaissance de l'anglais se répandit, plusieurs comprirent enfin,
malgré une prononciation légèrement défectueuse, le sens de cet étrange surnom « made in USA »... La mère Busy avait semblé, aux yeux des Sammies alors désœuvrés, « always busy », c'est à dire « toujours occupée », affairée à de multiples tâches avec deux petits enfants la plupart du temps collés à ses basques ! Cependant, la veuve Visonneau n'était pas au bout de ses malheurs. Deux ans après le départ des derniers soldats américains, son fils, qui n'avait pas encore 9 ans, mourut en novembre 1921, « des suites, disait-on, de la grippe espagnole »...
Plus tard, la mère Busy gagna sa vie comme ravaudeuse à domicile. Nous avons déjà oublié le temps où les vêtements, même ordinaires, coûtaient cher pour les familles modestes et où l'on devait les repriser pour les faire durer... Elle allait donc faire du raccommodage, de maison en maison, à la journée, moyennant une place à la table familiale le midi, l'hiver quelques braises tirées de l'âtre pour garnir sa chaufferette et une modique rémunération. Ses reprises, ingénieuses et d'excellente qualité, suscitaient souvent l'admiration des ménagères...
Au demeurant, les Sammies avaient vu juste. Jusqu'à sa mort, en juillet 1968, la mère Busy honora son mystérieux surnom en ne restant jamais inactive et en rendant service plus souvent qu'à son tour...
Notes :
1 : A propos de la présence américaine au Chêne et dans l'ensemble de la commune de Vertou, voir mes deux articles parus dans Regards sur Vertou au Fil des Temps :
Les Américains à Vertou (1918-1919), n°6 (2000)
Vertou à l'heure américaine (1918-1919), n°11 (2014)
2 - En 1914, Le Chêne comptait à peu près 260 habitants ; 16 d'entre eux sont Morts pour la France, laissant 10 veuves et 15 orphelins...

Mis en ligne le 2 juin 2026
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